
Dans le monde actuel, il est parfois difficile de trouver des endroits calmes… Ce travail apporte quelques pistes…
V:.M:., Dign:. qui décorez l’Or:. et vous tous MMTTCCFF:.,
Pourquoi j’ai choisi cette planche ?
Lorsque mon TCF:. J;, m’a proposé trois sujets de travail, le silence en faisait partie. Je l’ai d’abord écarté sans hésiter. En effet, j’avais déjà spontanément réfléchi à l’un des sujets, le deuxième ne me paraissait pas complexe, et le silence me semblait difficile.
Je me suis dit : « Le silence, c’est l’absence de bruit, que pouvais-je en dire de plus ? » J’ai même pensé, en riant, à me lever, à vous dire : « Voici ce qu’est le silence », puis à me taire pendant quinze minutes.
Finalement, un souvenir d’enfance m’est revenu. Petit, j’avais vu le film Sept ans au Tibet, et une phrase m’avait marqué : « Quand deux chemins se présentent à toi, choisis toujours le plus difficile. » J’avais alors dit à ma mère que c’était idiot et qu’il fallait évidemment choisir le plus facile. J’ai découvert depuis qu’une pensée très proche est attribuée à Pythagore : « Choisis toujours le chemin qui semble le meilleur, même s’il paraît plus difficile, l’habitude le rendra bientôt agréable. »
Des années plus tard, devant ces trois sujets, cette phrase a pris tout son sens. J’ai choisi le chemin le plus difficile, celui qui m’obligerait à travailler davantage et à quitter ma zone de confort.
La définition
Le Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL) définit le silence à la fois comme le fait de se taire et comme l’absence de bruit.
Le mot vient du latin silentium, dérivé du verbe silere « se taire, garder le silence ».
Des termes apparentés, comme le gothique silan et le breton sioul, renvoient aussi à l’idée d’être tranquille, apaisé.
Ainsi, le silence n’évoque pas seulement l’absence de parole, il porte également une idée d’immobilité et de repos, à laquelle je reviendrai.
On croit souvent qu’il n’existe qu’un seul silence, l’absence de bruit. Il en existe pourtant plusieurs. Et il me semble qu’ils ne sont pas seulement juxtaposés, ils dessinent un chemin, que l’on parcourt de l’un à l’autre.
Il y a le silence subi : celui qui pèse et qui isole. Le silence d’une dispute, de l’indifférence, des non-dits. Celui-là est difficile à vivre, car il nous enferme.
Vient ensuite le silence imposé : celui de la règle et de la discipline. Il vient lui aussi de l’extérieur, mais il ne nous isole plus, il nous relie à un cadre et à une communauté. C’est, nous le verrons, celui de l’apprenti. Une fois que nous avons acquis assez de connaissance, ce silence nous permet sans doute de prendre du recul et de passer à l’étape suivante.
Vient enfin le silence choisi : celui qui nous permet de travailler, celui que l’on s’accorde à soi-même ou que l’on offre aux autres.
Ce silence choisi n’est pas une fin en soi, il est le maillon d’une chaîne. Le silence permet l’écoute, l’écoute nourrit la réflexion, et la réflexion prépare une parole juste. Se taire, ce n’est donc pas renoncer à parler. C’est se donner les moyens de dire, le moment venu, quelque chose qui en vaille la peine. Comme le dit un proverbe que l’on attribue à la sagesse arabe : « Si ce que tu as à dire n’est pas plus beau que le silence, alors tais-toi. »
En résumé de cette première partie, nous passons de la soumission, à la discipline et enfin au travail. Ce n’est d’ailleurs probablement pas le silence qui change mais notre rapport à lui.
Le Silence pour la Maçonnerie
Chez les Romains, on appelait silenciaire l’officier chargé de faire respecter le silence. En entrant en loge, j’ai eu le sentiment de devenir à mon tour un silenciaire. Non pas celui qui impose le silence aux autres, mais celui qui se l’impose à lui-même. Car l’apprenti, au Rite Écossais Ancien et Accepté, ne prend pas la parole en loge. Ce silence pourrait passer pour une simple règle, ce silence imposé dont je parlais plus haut. Avec le temps, j’ai compris qu’il était plutôt une méthode, héritée d’une très longue tradition. On rapporte déjà que les disciples de Pythagore devaient se taire plusieurs années avant d’être admis à parler. Cette méthode m’a appris trois choses.
La première, c’est l’écoute. Dans le monde profane, nous écoutons souvent à moitié. Pendant que l’autre parle, nous préparons déjà notre réponse. En loge, l’apprenti n’a pas de réponse à préparer. Il peut donc écouter vraiment les planches de ses Frères, les paroles du rituel, et jusqu’aux silences qui les séparent. Ce silence est aussi une leçon d’humilité. Il rappelle à l’apprenti qu’il vient pour recevoir avant de donner, et qu’une parole ne vaut que si elle a d’abord été écoutée.
La deuxième, c’est l’observation. Ne pouvant parler, l’apprenti regarde le temple, ses colonnes, son pavé mosaïque, les gestes des officiers, la place de chacun. Or les symboles ne parlent pas. Ils se taisent, et attendent qu’on les contemple. Oswald Wirth, dans La Franc-Maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes, insiste sur ce point : « le symbole ne s’explique pas une fois pour toutes, chacun doit le méditer pour y découvrir sa propre vérité ». Le silence de l’apprenti n’est donc pas un manque. Il est la condition même de cette lecture patiente, où l’on apprend à voir avant d’apprendre à dire.
La troisième, c’est le travail intérieur. L’apprenti reçoit pour outils le maillet et le ciseau, et pour tâche de dégrossir sa pierre brute. Ce travail-là ne se fait pas en parlant. Il se fait coup après coup, dans la concentration et le silence, comme l’artisan penché sur son ouvrage. Le silence de la loge prolonge ainsi celui du cabinet de réflexion, c’est le même chemin vers l’intérieur, sur lequel je reviendrai.
À la loge Tradition ce que j’ai ressenti, c’est que le silence n’est pas seulement celui des apprentis. Il habite toute la tenue. Lors de nos travaux, les temps de silence m’ont semblé réglés comme sur une partition de musique. Chacun a sa place et sa durée, et c’est leur juste mesure qui donne son rythme à la tenue. Ce n’est peut-être pas un hasard si notre loge porte ce nom. Le mot tradition vient du latin traditio, « transmettre ». Et ce que l’on transmet de plus précieux ne se dit pas toujours, cela se reçoit, en silence, de ceux qui nous ont précédés.
Le Silence pour moi
Les premières confrontations au silence sont les silences de mon enfance.
J’ai voulu me remémorer les moments où j’ai côtoyé le silence, en classe d’école, à la maison, mais finalement il me reste un souvenir particulier.
Je suis pianiste, et c’est peut-être au piano que j’ai rencontré le silence pour la première fois. En musique, le silence n’est pas un vide. Il est écrit sur la partition, au même titre que les notes. Il a un nom, la pause, la demi-pause, le soupir, et une durée précise. Ni trop court, ni trop long. Il est ordonné, mesuré, choisi.
Et pourtant, c’est souvent lui qui donne son sens à toute la pièce. Un silence bien placé laisse résonner la phrase qui précède et prépare celle qui suit. Il donne du relief, de la respiration, de la beauté. Comme les épices en cuisine, en trop grande quantité, elles gâchent le plat, mais dosées avec justesse, elles en révèlent toutes les saveurs.
Je crois qu’il en va de même pour nous. Le silence de l’apprenti n’est pas une absence. C’est un soupir sur la partition de la loge, une respiration mesurée qui permet à l’ensemble de sonner juste.
Plus tard, lors d’un stage en neurochirurgie, j’ai découvert le rôle du thalamus. Cette structure située au centre du cerveau relaie vers le cortex une grande partie des informations sensorielles et participe, avec d’autres réseaux cérébraux, à leur sélection et à la régulation de l’attention. Notre perception n’est donc pas un enregistrement continu de tout ce qui nous entoure. Le cerveau privilégie certaines informations et en atténue d’autres. Quand l’environnement devient plus calme, des sensations jusque-là reléguées à l’arrière-plan peuvent émerger. Par exemple un bruit discret, une tension, parfois une douleur.
Le silence ne crée donc pas nécessairement quelque chose de nouveau. Il peut simplement rendre perceptible ce que le bruit recouvrait. Et ce qui est vrai pour le corps l’est peut-être aussi pour l’esprit.
Par exemple, il y a un geste que nous avons tous fait sans y penser. Au volant, dans une ville inconnue, au moment de chercher une adresse ou de manœuvrer, nous baissons le volume de la radio. Pourtant, la musique ne nous empêche pas de voir la route. Elle mobilise cependant une part de notre attention. Lorsque la tâche devient exigeante, notre cerveau doit répartir des ressources cognitives limitées entre plusieurs sollicitations. Réduire un bruit devenu secondaire aide alors à se concentrer sur l’essentiel. C’est ce que les spécialistes décrivent par la charge cognitive et l’attention sélective. Sans le savoir, nous appliquons ainsi une règle très ancienne. Pour bien faire, il faut parfois commencer par faire silence.
Puis vint le jour de mon initiation. On dit qu’il faut se méfier de l’eau qui dort. Ce jour-là, j’ai été purifié et transformé par l’eau. Ayant grandi sur une île, j’entretiens un rapport particulier avec l’eau. Elle reçoit, elle s’adapte, elle se transforme, sans jamais s’opposer de front. Et surtout, elle travaille en silence.
Elle paraît passive. Pourtant, avec le temps, elle accomplit des merveilles. Dans les grottes de Frasassi, en Italie, l’eau a creusé la roche goutte à goutte pendant des centaines de milliers d’années, jusqu’à former des salles immenses. On dit que la plus grande pourrait contenir la cathédrale de Milan. Aucun bruit, aucune force apparente, seulement la patience. C’est peut-être cela, le silence de l’apprenti, une goutte qui tombe, encore et encore, et qui finit, sans que personne ne l’entende, par bâtir une cathédrale intérieure.
Une fois entré en loge, j’ai écouté en silence les planches de mes Frères. En repensant à celle de mon TCF:. Fabian, j’ai eu envie de soumettre le silence au langage des oiseaux, certes pas très silencieux.
Le silence, écouté ainsi, devient « Si-Lance ». Le « si », c’est l’hypothèse, la possibilité. La « lance », c’est l’élan, la flèche que l’on décoche. Celui qui se tait n’est donc pas inactif : il est comme l’archer qui a bandé son arc. Rien ne bouge, aucun bruit, et pourtant toute la force est là, retenue, prête à partir. La flèche, ce peut être une parole, un acte, une décision. Mais elle ne part que lorsque la visée est juste. Ainsi l’apprenti bande son arc en silence, pour que, le jour venu, sa parole atteigne son but.
Je voudrais maintenant vous faire part de ce qui se passe en moi quand j’écoute vraiment.
Écouter vraiment, je l’ai découvert par un constat étrange. Même lorsque je me tais, je ne suis pas silencieux. Pendant que mon Frère parle, une petite voix en moi commente, approuve, objecte, prépare déjà ce que j’aurais dit à sa place. Le premier travail n’est donc pas de fermer la bouche, mais d’apaiser ce bavardage intérieur. Je ne le chasse pas, je le remarque, et je le laisse passer, comme on laisse passer un bruit de la rue.
Alors quelque chose se pose. Ma respiration ralentit, mon attention cesse de s’éparpiller, et le temps semble s’étirer. C’est un peu ce que j’évoquais avec le thalamus, quand le bruit diminue, d’autres choses deviennent perceptibles. Je n’entends plus seulement les mots, mais le ton, les hésitations, ce qui se dit entre les phrases. Les non-dits, que je décrivais plus haut comme un silence qui isole, deviennent alors un silence qui parle.
Et puis, souvent, les paroles de l’autre viennent rejoindre mes propres questions. Une phrase entendue éclaire un doute que je portais sans le savoir. Écouter vraiment l’autre finit ainsi par me ramener à moi-même. En me taisant pour l’accueillir, je deviens disponible à ce qu’il me révèle de moi. C’est peut-être là le plus surprenant, plus je m’efface pour écouter, plus je me trouve.
J’ai ainsi essayé de comprendre ce que le Silence m’a apporté
Peu à peu, cette écoute apprise en loge a débordé sur ma vie profane. Et parce que j’écoute davantage, je réfléchis mieux. Mes actions, mes décisions et mes paroles sont plus précises et plus adaptées, parce qu’elles ne sont plus des réactions, mais des réponses.
J’ai aussi découvert que le silence, paradoxalement, fait parler. Il m’est arrivé qu’une personne me demande mon avis, et que je prenne le temps de me taire avant de répondre. Ce silence en disait souvent plus qu’une longue réponse. Bien souvent, mon interlocuteur reprenait alors la parole, allait plus loin, et trouvait parfois lui-même la réponse qu’il cherchait.
Enfin, le silence m’a ouvert le chemin de la recherche intérieure. C’est là que prend tout son sens le VITRIOL du cabinet de réflexion : « Visita Interiora Terrae, Rectificando, Invenies Occultum Lapidem ». Visite l’intérieur de la terre, et en rectifiant, tu trouveras la pierre cachée. Cette descente en soi-même ne peut se faire que dans le silence. Et contrairement à ce que je craignais, elle ne m’inquiète pas, elle m’apaise. Car c’est dans le silence que l’on prend le temps de se poser les bonnes questions, et que les doutes, peu à peu, se lèvent.
Ainsi, permettez-moi de vous conter ce que je pense avoir compris du silence.
La leçon la plus inattendue m’est venue pendant les tenues. Dans ces moments où je gardais le silence, je me suis souvent demandé à qui je devais porter le plus d’attention. Au Vénérable Maître ? Aux anciens Vénérables Maîtres ? J’ai fini par comprendre que la première personne sur laquelle je pouvais réellement agir, c’était moi-même. Non par orgueil, ni parce que je serais plus important que mes Frères, mais parce que la pierre confiée à mon travail est d’abord la mienne. Je suis, de nature, impatient, et j’ai tendance à couper la parole. Le silence imposé aux apprentis m’a obligé à faire autrement. Pendant nos travaux, une multitude de questions me venaient à l’esprit, et je ne pouvais pas les poser. Alors j’ai attendu. Et j’ai constaté qu’avec un peu de patience, presque toutes les réponses finissaient par m’être apportées, souvent plus justement que si je les avais réclamées. L’impatience veut tout, tout de suite. Le silence m’a appris que chaque réponse vient à son heure.
Je dois aussi l’avouer, je suis d’un caractère étourdi. Mon esprit s’éparpille, saute d’une idée à l’autre, et il m’arrive de passer à côté de l’essentiel. Là encore, le silence m’aide. Comme on baisse le volume de la radio pour trouver son chemin, se taire m’oblige à être pleinement présent à ce qui se passe, ici et maintenant. Le silence rassemble ce que l’étourderie disperse. L’impatience et l’étourderie, voilà deux des aspérités de ma pierre brute, celles que le silence m’aide, coup après coup, à travailler.
Ainsi, c’est en la dégrossissant, en prenant soin de ce qui doit être rectifié en moi, que je pourrai devenir plus utile à vous tous, mes Très Chers Frères.
Ce travail, pourtant, n’est pas terminé.
Avant de conclure, je voudrais parler d’une expression que j’aime beaucoup : « Tais-toi et marche. » Au premier abord, elle peut sembler dure. Mais, pour moi, elle dit l’essentiel. Nous l’avons vu, dans l’esprit ancien, le silence était associé à l’immobilité et au repos. Or se taire ne veut pas dire s’arrêter. On peut se taire et continuer d’avancer. C’est même peut-être en se taisant que l’on avance le mieux, parce que l’on ne gaspille plus son énergie à commenter le chemin, on le parcourt. C’est, je crois, ce que l’on attend d’un apprenti. Il ne parle pas, mais il n’est pas immobile pour autant. Il écoute, il observe et, pas à pas, il chemine.
Pour conclure, étant cartésien, je vous propose une équation.
Ma première rencontre avec l’alchimie a eu lieu avant même mon initiation, dans le cabinet de réflexion. Seul, dans le silence, j’y ai lu pour la première fois ce mot, VITRIOL. Depuis, lors de nos travaux, j’ai souvent entendu parler de cet art patient qui cherche à transformer le plomb en or.
La voici : le silence est d’or. L’or vaut de l’argent. Et le temps, c’est de l’argent. Donc le silence vaut du temps.
Je le crois. Le silence, c’est du temps que l’on se donne pour écouter, pour réfléchir, pour descendre en soi-même. Et c’est peut-être là la véritable alchimie de l’apprenti. Goutte après goutte, soupir après soupir, son silence taille la pierre brute qu’il est encore, comme l’alchimiste transforme le plomb en or.
Au début de ce travail, j’avais imaginé me taire pendant quinze minutes. Je ne l’ai finalement pas fait, et j’ai beaucoup parlé. Mais j’espère que chacun de ces mots est né du silence qui l’a précédé.
Aujourd’hui, l’apprenti que je suis s’apprête peut-être à recevoir la parole. Une question me reste pourtant, et je vous la laisse, mes Très Chers Frères : et si la parole du compagnon n’était rien d’autre qu’un silence qui a mûri ?
Vénérable Maître, j’ai dit.
G:. L:.

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