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V.I.T.R.I.O.L – lecture de planche d’Apprenti du 5 mars 2026

Lecture de planche de NTCF:. D:. P:. en vue de son passage au second degré




VM:. en chaire,
Dignitaires qui décorez l’O:.,
Et vous tous MMTTCCFF:.,

J’ignore ce qui m’a d’abord interpellé dans la mention du vitriol au cabinet de réflexion, mais celle-ci m’a immédiatement fasciné. Était-ce le mystère de la devise ésotérique que je ne comprenais pas encore, ou la référence, un peu incongrue, à une substance acide ?

Revenons à la base. Un acide est un composé chimique, minéral ou organique, qui réagit en général avec d’autres composés chimiques appelés, bases. Il existe des acides faibles et des acides forts. Nous connaissons notamment l’acide acétique, présent dans nos vinaigres, l’acide citrique de nos agrumes, l’acide acétylsalicylique, c’est-à-dire l’aspirine, l’acide sulfurique, ou encore l’eau régale, capable de dissoudre l’or. Isaac Asimov nous rappelle d’ailleurs que l’acide est à la base de toute vie organique lorsqu’il écrit, à propos de l’ADN et de l’ARN, que :

« Toute vie n’est qu’acide nucléique. Le reste, ce sont des commentaires ».

On comprend mieux sa présence au cabinet de réflexion et sa puissance symbolique. Le vitriol est un acide doté d’un fort pouvoir de dissolution. Il est à la fois sujet et objet de purification. La devise V.I.T.R.I.O.L. nous invite à un voyage intérieur en vue de notre propre transmutation. Aujourd’hui, nous verrons d’abord ce qu’est le vitriol au sens matériel (I.), avant de nous pencher sur l’acrostiche V.I.T.R.I.O.L. et son sens symbolique (II), qui renvoie spécifiquement à la Terre (III).

J’en profite aussi pour dédier cette planche à mon TCF\ et parrain, P\X\, qui n’a pas eu besoin d’être acide pour me rectifier et que je remercie chaleureusement pour sa fraternité, son amitié et son soutien.


I. Vitriols : histoire, fabrication et utilisation

Le vitriol désigne généralement un composé sulfaté et, par extension moderne, l’acide sulfurique. Dans les textes anciens, le terme recouvre toutefois une large gamme de sulfates métalliques aujourd’hui parfois difficiles à distinguer (vitriol romain, vitriol de Chypre, vitriol vert, bleu, blanc, etc.).


Depuis l’Antiquité, les sulfates sont mentionnés dans la catégorie des atramenta. Ils sont utilisés comme mordants pour la teinturerie, pour le tannage des peaux, pour la fabrication des encres noires, ainsi que dans la pharmacopée antique et médiévale. Albert le Grand, savant et alchimiste allemand du XIIIe siècle, serait l’un des premiers à citer le vitriol parmi les atramenta dans son ouvrage De mineralibus. Cette mention est probablement liée à la consultation d’œuvres médicales ou alchimiques antérieures, car le terme apparaît également dans une œuvre alchimique arabe du Moyen Âge, le De aluminibus et salibus, parfois attribué à Razès.

Nous connaissons les procédés de production du vitriol notamment grâce à deux traités techniques du XVIe siècle : De la Pirotechnia de Vannoccio Biringucci et le De re metallica d’Agricola.

Biringucci ne présente qu’un seul procédé. Le vitriol s’obtient en triturant régulièrement, pendant cinq à six mois, une terre ou du gravier à proximité de mines de soufre et de sources d’eaux putrides. La lessive obtenue est ensuite conduite par des canaux dans des chaudières de plomb. Lorsque la solution est suffisamment concentrée, on y ajoute des pièces de fer, puis la préparation est versée dans des caisses de bois afin qu’elle cristallise. Les cristaux formés sont ensuite refondus dans une chaudière pour être raffinés, puis conditionnés en pains de vitriol ou en tonneaux.

Agricola, pour sa part, décrit trois procédés. De manière très résumée, les deux premiers consistent à laisser s’évaporer une eau chargée en vitriol, soit au soleil, soit par chauffage, sur des terres ou des pierres sulfatées. La solution est ensuite versée dans des caisses de bois auxquelles sont suspendus des fils sur lesquels le vitriol cristallise. Le troisième procédé consiste à faire macérer des minéraux sulfatés dans l’eau, puis à filtrer et chauffer la solution avant de la conduire, par des canaux, dans des caissons de bois où le vitriol se fixe sur des baguettes de roseau.

Robert Ardry distingue notamment l’huile de vitriol, c’est-à-dire l’acide sulfurique, obtenue à partir de vitriols communs, en particulier la couperose verte de Chypre. Selon lui, la Table d’Émeraude cacherait, pour les alchimistes, la recette de préparation de cette huile de vitriol. Celle-ci serait l’« eau ignée », le maître réactif permettant d’attaquer et de dissocier les substances naturelles à partir du vitriol brut.

En résumé, le vitriol provient de la terre. La matière sulfatée brute est purifiée et rectifiée par l’alchimiste afin d’obtenir un produit plus puissant : l’huile de vitriol. Ce produit est ensuite utilisé pour dissoudre et purifier des matériaux plus grossiers. Le vitriol correspond ainsi à la fois à la matière première des alchimistes, la couperose, et à son produit transformé, l’huile de vitriol. Il est simultanément objet et sujet de purification, à la fois pierre brute et pierre taillée.

II.  V.I.T.R.I.O.L. : origine et signification

Le cabinet de réflexion est l’épreuve de la Terre. C’est par la terre que débute le processus initiatique. Chargé de nombreuses références alchimiques, le cabinet de réflexion évoque l’athanor, le four philosophique des alchimistes. Il renvoie à la quête de la pierre philosophale, Pierre des Sages ou Pierre occulte, et peut également être rapproché de la grotte ou de la caverne de Platon, lieu propice à la méditation et à la transformation intérieure. Il est en général orné de l’acrostiche V.I.T.R.I.O.L. La formule alchimique signifie : Visita Interiora Terrae Rectificando Invenies Occultum Lapidem, soit « Visite l’intérieur de la Terre et, en rectifiant, tu trouveras la Pierre occulte ». On rencontre parfois la forme V.I.T.R.I.O.L.U.M., les deux dernières lettres étant alors traduites par Veram Medicinam, la « vraie médecine ».

La devise est traditionnellement attribuée aux Rose-Croix. On la trouve notamment associée au sceau de la Table d’Émeraude, attribuée à Hermès Trismégiste. L’emblème apparaît dans les écrits alchimiques au début du XVIIe siècle et figure au centre du frontispice de la Toyson d’or de Salomon Trimosin ou dans l’Azoth de Basile Valentin.

Elle invite l’impétrant à une introspection profonde, certains parlent même d’« autopsie » symbolique. Selon Jules Boucher, V.I.T.R.I.O.L. constitue une invitation à la recherche de l’« Ego profond », c’est-à-dire de l’âme humaine elle-même, dans le silence et la méditation. Elle appelle au voyage intérieur et au travail sur soi, conditions de la découverte de la pierre philosophale. La devise rappelle également la maxime grecque « Connais-toi toi-même » figurant au fronton du temple d’Apollon à Delphes. Elle résume, en quelque sorte, le chemin initiatique maçonnique : l’objectif n’est pas à l’extérieur, mais à l’intérieur, dans la matière et en nous-mêmes.

Le premier terme de la devise, « visite », est particulièrement révélateur. Il s’agit d’une injonction – l’impératif est employé – mais la formule n’invite ni à « creuser » ni à « fouiller » la terre. Elle n’évoque aucun travail violent ou pénible. Il s’agit plutôt de parcourir un espace intérieur et de l’examiner. Cette nuance se retrouve dans la seconde partie de la devise : « Tu trouveras ». Le verbe suggère une découverte plus qu’une conquête. À lire la formule, on pourrait presque penser que vouloir saisir la pierre secrète de manière trop volontaire serait déjà risquer de la perdre.

L’expression « l’intérieur de la Terre » rappelle qu’il ne s’agit pas d’une recherche matérielle, mais bien d’un voyage intérieur : celui de l’Apprenti en lui-même. Nous reviendrons plus loin sur la symbolique de la terre à laquelle cette mention renvoie

La formule « en rectifiant » fait référence à un processus de rectification. Le verbe « rectifier » vient du latin rectus (« droit ») et facere (« faire »), soit « rendre droit ». Rectifier signifie corriger pour rendre adéquat, exact ou pur. En chimie, la rectification désigne la distillation fractionnée d’un liquide volatil afin d’en séparer et purifier les constituants. Dans la perspective alchimique et initiatique, la rectification renvoie donc à un travail de purification intérieure.

Enfin, la devise précise ce qui sera découvert : « la Pierre occulte », référence directe à la pierre philosophale. Substance légendaire de l’alchimie, celle-ci est censée permettre la transmutation des métaux vils en métaux précieux ou la production d’un élixir de longue vie, la panacée. Le mythe de la pierre philosophale est attesté au moins depuis l’Antiquité, notamment chez Zosime de Panopolis ou Ostanès. Il dépasse largement l’Occident. Dans les traditions hindoue et bouddhique, on trouve ainsi le chintamani, joyau exauçant les souhaits et symbole de transformation spirituelle. D’un point de vue plus symbolique, de nombreux auteurs soulignent que, pour l’alchimiste philosophe, le chemin importe davantage que la transmutation matérielle elle-même. Il s’agit avant tout d’une transformation intérieure de l’alchimiste. En psychanalyse, Carl Gustav Jung voit dans la pierre philosophale une métaphore culturelle du processus d’évolution psychique de l’être humain.

En résumé, V.I.T.R.I.O.L. invite le maçon à la méditation. La devise rappelle que le travail essentiel est intérieur. Le but ne se trouve ni à l’extérieur, ni dans les livres, ni même dans nos Frères. La pierre philosophale est déjà là. Le travail à accomplir est double : introspectif et purificateur. Il suppose de se défaire de ce qui nous encombre.

III. Interiora Terrae : la symbolique de la terre

V.I.T.R.I.O.L. participe pleinement de la symbolique de la terre dans l’initiation maçonnique et invite à la découvrir. Celle-ci évoque de manière ambivalente à la fois la mort du profane et la naissance de l’Apprenti, sur lesquelles l’impétrant est invité à méditer.

La terre est en effet un archétype universel de la mort, symbolisant le retour à la poussière, l’inhumation et le repos matériel. De manière quasi universelle, le séjour des morts est représenté comme souterrain. Chez les Mésopotamiens, le monde se divise entre l’En-Haut, domaine des vivants, et l’En-Bas, royaume des morts. Pour les Sumériens et les Akkadiens, les enfers sont le Kur, le « pays sans retour », monde souterrain évoqué notamment dans l’épopée de Gilgamesh. Dans la Bible hébraïque, le Sheol est décrit comme le monde souterrain, lieu de silence et d’oubli. Dans la mythologie grecque, les Enfers constituent également un royaume souterrain gouverné par Hadès. Le shintoïsme connaît lui aussi un monde des morts souterrain, le Yomi, domaine d’Izanami.

Paradoxalement, la terre symbolise avec une force équivalente la vie et la régénération. Nous nous nourrissons de ses fruits ; les arbres et les moissons en émergent. La création de la vie à partir de la terre constitue un thème récurrent de nombreuses mythologies. Dans la Genèse, il est écrit que Dieu forma l’homme de la poussière du sol avant de lui insuffler le souffle de vie. Le Coran évoque également une création de l’homme à partir d’argile. Dans la tradition juive, le golem est un être façonné dans la glaise. Dans la mythologie grecque, Prométhée modèle l’humanité à partir d’eau et de terre avant qu’Athéna n’y insuffle la vie. En Égypte, le dieu Khnoum façonne les êtres sur son tour de potier avec le limon du Nil. Des récits analogues existent encore dans les traditions zoroastrienne, mésopotamienne ou asiatique.

Ce motif universel de la vie issue de la matière n’est d’ailleurs pas totalement étranger aux hypothèses scientifiques modernes. La théorie de la « soupe primordiale » décrit un mélange physico-chimique à l’origine de la vie sur Terre, dont une première reconstitution expérimentale a été réalisée par Stanley Miller et Harold Urey en 1953. L’association d’eau et de certains composés chimiques aurait permis la formation des premières molécules organiques, puis de l’ADN et des premières cellules.

En définitive, la terre nous renvoie à notre propre humanité, à notre existence et à notre finitude. La devise V.I.T.R.I.O.L. du cabinet de réflexion invite l’impétrant à une dissolution suivie d’une purification : mourir symboliquement pour renaître. Lors de mon initiation, au rite de Memplis-Misraim, je suis entré au Temple en m’accroupissant par la porte basse à la sortie du cabinet. Cette porte symbolise le changement d’état, une forme d’accouchement initiatique : le passage de la terre vers le ciel qui orne nos plafonds. Elle rappelle que c’est par l’introspection que nous nous libérons de nos entraves et accédons à la lumière.

La Table d’Émeraude nous enseigne à cet égard que ce qui est en bas est semblable à ce qui est en haut. V.I.T.R.I.O.L. nous rappelle ainsi que la pierre taillée se trouve déjà dans la pierre brute. En accomplissant le travail introspectif et cathartique commandé par la devise, nous nous rapprochons du Ciel et de la Lumière.

Ainsi, dans mon parcours initiatique, je suis invité non pas à accumuler savoirs, idées ou expériences, mais au contraire à me défaire de ce qui est superflu. Il ne s’agit pas tant de rechercher activement une Vérité ou le secret de la pierre philosophale, que d’éliminer les scories mentales qui m’encombre.

À ce stade, je sais que je n’ai pas trouvé la Pierre occulte. Je sais aussi que ma pierre n’est pas encore parfaitement taillée. Je sais qu’il me reste beaucoup de travail, et que le chemin sera long. Mais lorsque je vois mes Frères, je sais aussi que je suis sur le bon chemin. Tout en gardant à l’esprit que, même sur ce chemin, l’égarement reste possible.

Pour terminer comme un punk : je citerai ces mots de Michel Tournier, qui peuvent de prime abord sembler dissonants par rapport à ce qui précède, mais qui en fait complètent très utilement :

« Gardez-vous de la pureté. C’est le vitriol de l’âme. »

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La Loge Tradition, fondée le 24 septembre 1972 à l'Orient de Lausanne et portant le No 51, est membre de la Grande Loge Suisse Alpina et travaille au Rite Ecossais Ancien et Accepté (REAA).

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