
Textes et réflexions rédigés par les FF:. de notre Loge ainsi que des FF:. visiteurs de la Loge « Espérance & Cordialité » à l’Or:. de Lausanne lors de notre Tenue du 20 novembre 6025. Echanges sur le thème du feu au 1er degré.
Vénérable Maitre en Chaire, Officiers et Dignitaires qui décorent l’Orient, et vous tous mes dignes et biens aimés Frères,
Mes Frères, quel est donc ce Feu qui nous anime, que nous recherchons, et qui nous a incité à frapper à la porte du Temple pour demander la Lumière ? S’agirait-il d’une volonté de faire brûler cette flamme intérieure qu’est l’amour, pour être en mesure de répandre sur le Temple de l’humanité un peu de cette Humanité qui lui fait souvent défaut ?
L’Apprenti sait répondre à ces questions, car il brûle d’un feu nourricier qui n’est pas destiné à s’éteindre, mais à croitre sans cesse au fil des épreuves de son parcours Maçonnique, tout comme celles des aléas de sa vie profane. À ce titre, dès son troisième voyage, c’est l’épreuve du Feu, et il commence à transmuter les forces obscures en alliés lumineux. Ces nouveaux alliés, que sont la Sagesse, la Force et la Beauté, alimenterons son feu intérieur, pour que jamais ne s’éteigne son amour de la vie, de l’Espérance d’un monde meilleur, pacifié, où règnera un partage plus équitable des ressources et la mutualisation des savoirs. Le feu sacré purificateur lors du troisième voyage se rappelle à nous comme un évènement initiatique essentiel, celui de tenir en respect les flammes des passions. Il est tout aussi impératif de rester attentif et réceptif pour poursuivre avec Force et Vigueur notre quête du Feu ardent de l’Esprit et du Cœur.
À la St Jean d’hiver, le dernier Apprenti sera désigné pour la santé d’obligation aux malheureux, il lèvera son canon selon le rituel, et adressera trois feux successifs aux sujets de son choix. Il fera ainsi Feu de sincérité, de Fraternité et d’humanité envers ceux que la vie n’a pas épargné.
Tel le feu d’un phare qui nous préserve de la déroute ou pire du naufrage, le véritable Feu maçonnique se renouvelle aux grandes et aux petites lumière de vos ateliers, il se nourrit de l’Egrégore, il se manifeste de tant de manières, dans la bienveillance et la guidance Fraternelle de vos Frères, par la chaleur des agapes, par l’amour Fraternel et la tolérance de votre Maître instructeur, par la ligne directrice clairvoyante du Vénérable Maître en Chaire chargé de guider nos pas et notre progression au fil des tenues, en veillant à ce que chacun garde toujours en lui la Lumière de l’Esprit et du cœur.
Rayonnez mes Frères, et ne cessez de bruler d’un Feu Intense et pur.
J’ai dit, O:. C:.
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V:. M:, Dign:. qui décorez l’Or:. et vous tous MMTTCCFF:.
Le feu ne naît jamais seul. Il surgit là où le froid domine : les planètes glacées, les étoiles mortes, le silence du vide. Il n’est ni bon ni mauvais par essence : il est la manifestation de la Force, l’énergie qui anime la matière et révèle la puissance latente.
Le froid est sa condition : il crée la tension, l’inertie qui appelle le mouvement, l’ombre qui appelle la lumière.
Face à cette contrainte, le feu peut se manifester de deux manières :
Brûler pour dominer, comme le ferait un Sith, imposer sa volonté, consumer tout autour de soi, transformer le monde par la puissance et la force.
Brûler pour éclairer, comme un Jedi, révéler, guider et éveiller, transformer l’inertie en vie et en connaissance, apporter chaleur et lumière à ceux qui en ont besoin.
- Scientifiquement, le feu naît d’un déséquilibre : une énergie libérée par une matière contrainte, qui se transforme en lumière et en chaleur.
- Symboliquement, dans l’initiation maçonnique et dans la Force, ce même feu est un symbole de choix et de responsabilité.
Chaque flamme révèle l’intention de celui qui la contrôle : elle peut détruire ou guider, consumer ou éveiller, éclairer ou asservir.
Dans le froid d’Hoth, le feu doit s’affirmer : il ne subit pas, il répond tel l’Alliance.
Plus la contrainte est forte, plus la flamme s’élève, plus elle révèle la puissance de celui qui l’anime.
Ainsi, dans le feu se révèle l’image de l’initié et de la Force :
- Brûler pour dominer, c’est imposer sa flamme au monde, jusqu’à en consumer la lumière.
- Brûler pour éclairer, c’est offrir sa flamme au monde, sans jamais cesser d’illuminer.
Au premier degré, le feu est la première lumière de l’initiation, celle qui se révèle dans le froid, celle qui transforme l’inertie en énergie consciente.
Il est la flamme que l’initié doit observer pour comprendre que chaque action a un choix, et que la Force se manifeste autant dans la destruction que dans la lumière.
“Dans le froid des étoiles, je brûle.
Je peux consumer ou éclairer.
Je suis la Force incarnée dans la matière.
Et celui qui sait me suivre choisira la lumière ou la puissance, mais jamais l’inaction.”
J’ai dit, Q:. S:.
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DIgn :. qui décorez l’Or :. Et vous tous MMTTCCFF :.
Il est difficile d’aborder la symbolique du feu en se limitant strictement au premier degré, tant cet élément est central dans l’imagerie maçonnique.
Il dépasse d’ailleurs largement les frontières de notre Ordre et du Temps : en effet,
on le retrouve au cœur des rites de passage depuis l’aube de l’humanité (initiations védiques, zoroastriennes, orphiques ou encore dans le culte de Rê à Héliopolis).
Partout et depuis toujours, il symbolise la transition, la transformation, un passage.
Pour éviter toute dispersion — ou tout glissement vers des degrés qui ne nous concernent pas ce soir — il me semble judicieux de circonscrire ma petite analyse
au Cabinet de Réflexion.
Je n’aborderai donc pas l’épreuve du feu vécue durant l’initiation : plusieurs FF :. l’ont fait ou le ferons ce soir, avec pertinence, j’en suis convaincu.
Revenons plutôt à ce lieu si particulier point de départ de notre parcours maçonnique.
Le symbole le plus parlant que nous y rencontrons est le soufre : en Alchimie, principe actif associé au feu et, par extension, à l’âme.
Cette présence n’est évidemment pas anodine, comme toujours en Maçonnerie.
Traditionnellement, le feu — actif — est lié à la colonne du Midi, à la lumière solaire, à ce qui agit et transforme.
Aucun lien apparent avec l’A :., placé en face sur la colonne du Nord, celle de la lune, du principe réceptif et silencieux. Et pourtant…
L’A :. porte déjà le feu en lui, mais de manière brute et instinctive : cette ardeur qui le pousse à vouloir comprendre, participer et avancer – cette énergie parfois maladroite mais sincère – cette impatience intérieure que beaucoup de nos derniers maillons reconnaîtront…
On dit de quelqu’un je cite, « qu’il a le feu ». C’est le cas pour nos AA :., même si celui-ci n’est pas encore maîtrisé.
Peut-on alors dire d’eux (nos FF :. À la bavette relevée) qu’ils font écho aux FF :. de la colonne opposée ?
Oui — car ils sont appelés à devenir comme eux.
Toute la démarche initiatique consiste précisément à transformer cette énergie première en travail, et le travail en évolution, ce degré après degré.
Être actif maçonniquement, c’est entretenir ce feu.
Entretenir ce feu, c’est avancer.
Ce indépendamment de son grade…
J’ai dit, F:. A:.
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VM:. en chaire, Dignres:. qui décorez l’O:., et vous tous MMTTCCFF:.,
Nous en faisons tous l’expérience, dès l’enfance, le Feu est chargé d’une puissance symbolique
universelle très forte. Il a la particularité d’avoir une force évocatrice double, parfois ambigüe.
Le Feu évoque en effet aussi bien la purification et la destruction, la vie et la mort, le génie de l’homme,
mais aussi sa folie et son arrogance. Pour ce travail, je me suis concentré sur le Feu comme symboles dans
notre rituel au grade d’App:., de la catharsis d’une part, et du Feu Sacré d’autre part, avec à chaque fois,
à titre illustratif, deux petites lectures « profanes » et qui m’ont particulièrement impressionnées.
Dans sa nouvelle Paysage avec Fer, Haruki Murakami raconte l’histoire de Miyake, fasciné par la
réalisation d’un « feu parfait », qu’il fait majestueusement flamboyer aux bords de l’Océan Pacifique.
Autour du feu, ses amis racontent leurs incertitudes, leurs peurs, sur l’avenir et sur la mort, dans un
contexte difficile à la suite du tremblement de terre de Kobe de 1995. L’histoire rend compte du caractère
universel de la symbolique du Feu, qui est fédérateur, hypnotique, mais aussi cathartique, et permet une
transformation individuelle.
Lors de notre initiation, le Feu, est présent comme principe actif. Il est déjà là au cabinet de réflexion
sous la forme, entre autres symboles alchimiques, d’une bougie. C’est à la lueur de ce Feu que nous
rédigeons notre Testament Philosophique. Il nous éclaire et dans une moindre mesure nous réchauffe.
Il agit comme « agent de transmutation ». Il autorise l’initiation. L’Épreuve du Feu est constitutive du 3ème
voyage, elle consacre et achève ce processus. D’après Oswald Wirth dans le Livre de l’Apprenti, c’est
l’instant où l’App:. contemple la « Reine des Enfers », soit la « vérité qui se cache au fond de nous même ».
En d’autres termes, à l’image de Miyake et de ses amis devant leur « Feu parfait » ou de l’App:.
qui subit l’épreuve du Feu, le Feu agit comme un moyen, un vecteur. Il permet notre catharsis, notre
transformation vers un autre état. Mais, à l’image de la Pierre et de la Terre, qui symbolisent le travail
intérieur que doit effectuer chaque Maçon (résumé par l’acronyme V.I.T.R.I.O.L.), le Feu n’est pas un
moyen extérieur, mais un moyen intérieur. Il brûle à l’intérieur de l’App:..
L’histoire d’Haruki Murakami peut se lire en parallèle de la magnifique nouvelle To Build a Fire,
de Jack London. Elle raconte l’expérience d’un homme accompagné de son chien qui tentent une
malheureuse sortie une nuit d’hiver glaciale dans les forêts boréales du Yukon américain, en dépit des
avertissements de ses collègues sur la folie de l’entreprise. Évidemment, l’homme sous-estime le froid
et, pour sa survie, tente avec persévérance, frénétiquement, de faire un feu. En vain.
L’homme meurt de froid au matin malgré ses efforts.
Cette fable de Jack London sur la condition humaine est riche de sens.
Elle résume la puissance symbolique du Feu et sa nature duelle. Le Feu y est en effet le symbole de la
Vie, de l’irrépressible Volonté de vivre, mais aussi de sa fragilité et de l’inéluctabilité de la Mort. Surtout,
le Feu y est aussi le symbole de l’arrogance éternelle de l’homme face à la nature.
Cette symbolique n’est pas nouvelle. Dans le mythe de Prométhée, le « transmetteur de feu » rappelle
cette ambiguïté. Il est un « ami dangereux ». Prométhée dérobe le Feu aux Dieux de l’Olympe pour
l’offrir aux hommes. Il sera punit par Zeus pour cela, et condamné à être enchaîné pour l’éternité à un
rocher, le foie dévoré tous les jours par un aigle. Le Feu Prométhéen apporte à l’homme le pouvoir des
Dieux. Ce pouvoir charrie avec lui ses progrès, mais il apporte aussi aux hommes l’arrogance et la
suffisance de croire qu’ils sont – eux aussi – des Dieux.
Le Feu est ainsi non seulement le symbole de la Lumière divine en soi, mais aussi le symbole de la
Lumière divine confiée aux hommes. Il représente le Divin. Dans le Temple, les cierges représentent
cette Lumière, ainsi que le Feu Sacré. C’est pour cette raison que nous ne soufflons jamais sur les
chandelles. Au grade d’App:., le Temple est éclairé par le cierge du VM:. qui « donne la lumière » aux
deux Surv:., munis de leurs flambeaux, le VM:. et les Surv:. allument ensuite les Piliers de Sagesse, de
Force et de Beauté. Le Feu y brûle durant toute la durée de la tenue. Selon Jules Boucher, dans le
Symbolisme Maçonnique, les cierges des trois Piliers devraient même en principe être allumés avant
même que les FF:. n’entrent dans le Temple puis éteints après leur sortie, car la Lumière devrait se
répandre selon lui « sans discontinuer ».
En résumé, nous avons vu que le Feu symbolisait la Lumière, qui nous éclaire, nous guide et nous
réchauffe. Il symbolise aussi l’agent de la transformation, de la purification, qui doit opérer chez l’App:.
Il nous montre que le Feu est éveillé, il vit à l’intérieur de l’App:.. Pour autant, l’App:. apprendra à
maîtriser et à craindre le Feu, c’est-à-dire à se maîtriser et à se craindre soi-même. Son Feu intérieur ne
devra jamais l’amener à se sentir au-dessus du monde ou supérieur à ses FF:., ou à tout autre homme.
MMTTCCFF:., je vous remercie pour votre attention et termine enfin mon propos avec ces deux
citations de la Table d’Émeraude et d’Eckhart.
Laisse ta flamme briller dans tous ses éclats.
Deviens le feu. La sagesse est cachée dans l’obscurité de ta terre.
Hermés Trismégiste, Table d’Émeraude
Dieu et moi nous sommes un dans cette opération ; il opère et je deviens. Le feu transforme en soi ce
qu’on lui apporte, et cela devient sa nature. Ce n’est pas le bois qui change le feu dans soi, plutôt : c’est
le feu qui change le bois dans soi.
Eckhart, Sermon VI
J’ai dit, D:. P:.
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VM, Dignitaires qui décorez l’Or:. et vous tous MMTTCCFF:.,
Le feu.
C’est le début, car il fut probablement l’une des premières découvertes majeures de l’Humanité, celle qui a allumé en elle une étincelle nouvelle.
Impalpable, il est selon Empédocle l’un des quatre éléments fondamentaux composant l’Univers.
Le feu.
C’est la vie, car il a permis à l’Homme de survivre : il éclaire, nourrit, réchauffe.
Le feu.
C’est la destruction, car il peut brûler, anéantir et réduire en cendres. C’est pourquoi l’Homme a dû apprendre à le comprendre, puis à tenter de l’apprivoiser.
Le feu.
C’est la joie, car il a offert à l’Homme la possibilité de se divertir, notamment par l’art des ombres.
Le feu.
C’est le dialogue, car il permet de créer des signaux et d’établir la communication.
Le feu.
C’est la philosophie, car nous l’utilisons pour décrire nos passions et nos élans intérieurs : le feu ardent du désir, la flamme qui nous anime ou qui peut parfois nous consumer.
Le feu.
C’est l’espoir, car même lorsqu’il semble éteint et qu’il ne reste que des braises, il peut être ravivé par un simple souffle.
Cependant, le feu est une responsabilité : c’est à nous de l’allumer, d’en maîtriser l’intensité, de l’entretenir et de décider avec qui le partager, quand le nourrir ou quand le laisser s’éteindre.
Lors de mon rituel d’initiation, privé d’un de mes sens, j’ai d’abord perçu sa chaleur réconfortante. Plus tard, entouré de mes Frères, je l’ai vu et ressenti comme l’étincelle qui a allumé en moi le feu de l’apprenti franc-maçon : celui que je devrai cultiver et maîtriser, celui qui me permettra de forger mes outils, et pour finir celui que je pourrai partager et que je devrai entretenir.
Le feu.
C’est la fin, car après notre disparition inévitable, on finira par dire de nous : « feu notre très regretté Frère », celui qui, comme la flamme, s’est éteint.
Que ce feu que j’ai tenté de décrire continue de guider mon travail d’Apprenti.
Puissé-je apprendre à le maîtriser sans l’éteindre, à le nourrir sans l’exalter, et un jour à joindre ma propre flamme à celle de mes Frères dans l’harmonie du Temple.
J’ai dit, G:. L:.
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V:.M:., D:. et vous tous MMTTCCFF:.,
Au commencement fut le feu.
Avant même la parole, avant la lumière ordonnée du monde, il y eut cette étincelle première : explosion de vie, jaillissement de l’énergie pure. Les savants nomment ce moment le Big Bang, les Sages y voient le Souffle créateur, et nous, Francs-Maçons, le reconnaissons comme le symbole de la Lumière initiale qui éclaire toute démarche initiatique.
Le feu, dans sa nature double, éclaire et consume, purifie et détruit. Il peut réchauffer le cœur ou réduire en cendres ce qu’il touche. C’est cette dualité qui lui confère toute sa puissance symbolique. À l’image du Yang de la tradition chinoise, principe actif et lumineux, le feu représente l’élan vital, la manifestation visible de l’esprit qui agit sur la matière. Il s’oppose et se complète au Yin, principe d’ombre et de réceptivité : ensemble, ils engendrent l’harmonie du monde.
Au 1er degré, le feu se manifeste d’abord comme Lumière. Lorsque l’Apprenti sort des ténèbres de la caverne symbolique, il découvre le feu de la connaissance. La première braise qui éclaire son travail intérieur. Ce feu est celui de la transformation.
Dans l’Atelier, les bougies qui entourent le Tableau de Loge rappellent cette présence du feu sacré. Elles ne sont pas simples luminaires, elles symbolisent la conscience éveillée, la vie spirituelle qui anime chaque Frère. Le feu y est ordonné, mesuré, canalisé, car l’Apprenti doit apprendre à maîtriser la flamme de ses passions avant de pouvoir l’offrir à l’Œuvre commune.
Ainsi, le feu du 1er degré n’est pas un feu destructeur, mais un feu intérieur, celui du désir de savoir, de comprendre, d’aimer. C’est le même feu qui, depuis l’aube des temps, pousse l’homme à se dépasser, à bâtir, à transmettre. Il est à la fois le feu du Big Bang cosmique et le feu secret du cœur humain, source de toute création et de toute lumière.
Travailler à sa propre édification, c’est apprendre à entretenir cette flamme sans qu’elle ne s’éteigne, ni ne consume. C’est devenir gardien du feu, porteur de lumière, maillon vivant de la chaîne fraternelle.
J’ai dit
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V:. M:., Dign:. qui décorez l’Or:., vous tous MMTTCCFF:.
J’arrive à Varanasi après un voyage exténuant de deux jours en train, et me dirige aussitôt vers son coeur. On
dit que quiconque meurt dans la cité sacrée de Śiva peut mettre un terme au cycle des réincarnations ; c’est là
la raison de l’abondance démesurée de Sādhus et de fidèles dont certains accomplissent ici leur ultime
pèlerinage, aspirant, avec leurs derniers souffles, l’air à la fois encensé et putride des rives du Gange.
Je suis abordé par un enfant. Du bout de son index osseux, il me tapote le flanc et hurle comme si je n’étais
pas à deux pas de lui : « Sir, cremation ! ». Je rétorque, étonné : « Cremations ? », et sans un mot il me
répond par ce mouvement de tête psychédélique qu’emploient les Indiens pour signifier l’assentiment.
Intrigué par l’hermétisme de cette communication, je décide de le suivre tandis que, sans attendre le moindre
signe de ma part, il s’éclipse dans la foule, puis dans les effluves et la boue des ruelles délabrées de celle que
les Anglais nommèrent Bénarès. Il faut un bon quart d’heure pour s’égarer dans ce labyrinthe de maisons,
avant d’atteindre un édifice de pierre brune sur les rives du Gange, superbe et majestueux dans sa décadence.
Tout se déroule dans le silence, constamment exigé par Ravi — tel était le nom de mon guide improvisé ; et
tandis que nous avançons, le crépuscule fugitif a laissé place à une obscurité totale.
Nous montons deux ou trois volées d’escaliers, irréguliers comme des dents de scie et tout aussi dangereux,
chacun tenant une bougie, jusqu’à une terrasse donnant sur le fleuve. L’air y est irrespirable comme lorsque
l’on brûle des broussailles, mais l’odeur en est infiniment plus âcre. C’est alors que Ravi déploie son bras
sans la moindre interruption, prolongeant son geste par l’index, et déclare fièrement : « Sir, cremation ! ».
Je demeure longuement fasciné, sans comprendre d’où provient l’extase tranquille que j’éprouve à
contempler les corps et leurs fragments en flammes, confiés aux soins peu délicats des hommes chargés de la
crémation. Ceux-ci les retournent comme de simples troncs desséchés dans plusieurs bûchers ; seules
lumières dans les ténèbres du Gange.
C’est l’un des souvenirs les plus vifs que je garde de l’Inde : le Feu sacré purificateur. Je doute de l’oublier
jamais, tant il est puissant au point de réduire en poussière la trace d’une existence humaine entière, et tant je
me souviens de cette odeur à la fois nauséabonde et enivrante.
La liturgie du Feu et la dispersion des cendres dans le Gange possèdent une valeur symbolique inestimable.
Le Feu sacré, né de l’ardeur du bois noble, détruit — à l’image de Śiva — l’apparence des chairs, rachetant
et purifiant. Il est passage vers la Vie : celle qui est éternelle, intouchée par les peines humaines.
Plutarque, philosophe et historien du Ier siècle après J.-C., formé par une grande Tradition ésotérique,
l’attribue au Nous (Esprit), de filiation solaire. Le Soleil, feu éternel de la Terre, lui confère sa vigueur.
[PLUTARCO, De facie quae in orbe lunae apparet – Sul volto della luna (inMoralia), cap. XXVIII.]
C’est le noyau même de l’Être, le Nous, qui, selon le Maître de Chéronée, entreprend une longue
pérégrination : de la libération du Sôma-corps jusqu’à la réconciliation avec le Feu céleste où il fut forgé. De
cet événement, tous, sauf les Sages, demeurent oublieux ; il s’accomplit par l’abandon d’un enveloppe
intermédiaire d’origine lunaire : la Psyché. Si la délivrance du corps est pour chacun, celle de la Psyché
n’appartient qu’aux Illuminés par la Connaissance : sans cela, à la première mort ne succède pas la seconde,
et le Feu de l’Esprit demeure lié à la composante sélénitique.
Le Feu est essentiel aux rites mortuaires et transsubstantielles de toute vision du Transcendant à travers les
époques ; et bien que la crémation ait été tenue pour déplorable par certaines cultures, ce fut pour les mêmes
raisons qui lui conféraient un caractère sacré. Ainsi dans l’Égypte antique, les pratiques d’ignition étaient
proscrites, alors même que cette civilisation, loin de renier une religion solaire, plaçait au sommet de tout le
panthéon l’incarnation du Soleil, Rê.
Chez les Zoroastriens, et tout particulièrement les Parsis, le Temple du Feu est un haut lieu du culte. La
Flamme participe à la mort de la chair dans la crémation, mais selon la vision égyptienne elle ne peut être
souillée par sa caducité, tout en demeurant indispensable au rite funéraire.
Dans la tradition chrétienne, la crémation a toujours occupé une place marginale : elle risquait de détériorer
un corps voué à la résurrection. Quant à l’adoption de l’inhumation, elle fut favorisée par la pénurie de bois,
alors que l’espace n’était nullement un problème. Les flammes purificatrices ne furent réservées qu’aux
hérétiques.
Le Christ dit : « Je suis venu apporter le feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il fût déjà allumé ! » [Luc
12:49]. Paroles que l’on retrouve, intactes, dans les Textes gnostiques dont l’origine doctrinale —
quoiqu’antérieure à leur rédaction — précède le Christianisme et demeure reconnaissable en lui.
Pour le mysticisme d’héritage égyptien, le Poimandrès, « Nous authentique et absolu », affirme : « L’Intellect
divin, c’est-à-dire le Dieu suprême, […] engendra par le Logos un intellect démiurgique […] dieu du feu »
[Corpus Hermeticum, I, 9]. Le monde est bon, bien qu’hiérarchiquement subordonné à Celui qui l’a forgé
dans le brasier en vertu du Pneuma suprême.
Encore : « Le Fils vient avec la lumière de la vie, avec l’ordre que son Père lui donne. Il vient revêtu de feu
vivant et descend dans ton monde » [Ginza Iamina XC], proclame la plus haute Écriture mandéenne.
Selon les anciens Oracles Chaldaïques, attribués au prophète iranien Zoroastre, annonciateur d’Ahura
Mazda, le Soleil encosmique, manifeste, est la révélation du Soleil hypercosmique, transcendant, et par lui le
Feu sacré imprègne toute la création. Le Souffle igné de Dieu est, pour les Chaldéens, « la cause première
absolument inexprimable » [PROCLO, Commento al Cratilo, 67,19].
L’Avesta, texte le plus sacré du mazdéisme, invoque et loue le Feu, fils d’Ahura Mazda.
Le feu, corps gazeux issu de la combustion et doté d’un éclat pénétrant d’infinies gradations chromatiques,
devient symbole de pureté et de vie : énergie, cette même énergie qui — sous d’autres formes — nous sert
dans la lutte contre l’entropie, maintenant l’homéothermie et les processus synthétiques cellulaires.
Ce n’est pas un hasard si la sagesse ayurvédique identifie en Agni l’essence même de cette chaleur,
constitutive de la digestion. Ainsi :
« Ô Gautama, en vérité la femme est feu ; en elle, l’utérus même est le combustible […]. En ce feu, les dieux
offrent la semence. De cette oblation naît un embryon », dit la Chāndogya Upaniṣad [V.VIII], conférant à la
Flamme vitale une dimension charnelle.
Le feu est vie.
S’il consume, c’est pour mieux transfigurer, s’il détruit, c’est afin de révéler ce qui ne peut mourir, donc
transfigurer. Le feu est seuil, passage, principe et fin. Il est l’emblème de l’énergie qui soutient la matière,
mais aussi l’image visible d’un mystère invisible: le mouvement même de l’être.
Dans le feu se conjoignent purification, création, illumination. Il est le souffle qui anime, la lumière qui
éclaire, la chaleur qui engendre, et enfin le principe qui, en déliant les formes, les reconduit à l’Un.
Ainsi, dire que le feu est vie, c’est reconnaître dans la flamme l’archétype de tout devenir : la tension sacrée
qui, en chaque être, consume l’éphémère pour offrir passage à l’éternel.
J’ai dit, F:. V:.
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V:. M:., dign:. qui décorez l’Or:. et vous MMTTCCFF:.,
Le passage du Feu est le 1er voyage de l’initiation. Il purifie et permet le changement d’état pour mourir à la vie profane et renaitre à un monde supérieur révélé par les enseignements de la F∴M∴ et l’accès à la fraternité.
Il symbolise donc la vie, la mort et la renaissance, ainsi que la transformation perpétuelle de la matière. Igne Natura Renovatur Integra.
Le Feu n’est pas un élément, il n’a pas de formule chimique. C’est une réaction qui transforme la matière en lumière et chaleur,
en énergie.
Nous devons y prendre garde car si la lumière éclaire le monde, trop de lumière peut aveugler. N’oublions pas que les formes trompeuses projetées aux profanes dans la caverne de Platon, l’étaient par le feu mal utilisé par de mauvaises personnes.
Il y a de fausses lumières et nous devons nous méfier de tout ce qui brille trop.
De même la chaleur bienfaisante et source de vie, peut devenir un brasier qui brûle et détruit quand ce feu n’est pas maîtrisé.
Il faut le nourrir pour que la flamme ne s’éteigne pas en nous, mais le maîtriser pour qu’il ne nous dévore pas par les passions.
Nous devons le traverser pour nous transformer et accéder à une nature plus noble et la flamme qui monte est le chemin vers l’élévation spirituelle.
J’ai dit, M:. T:.

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