Une superbe planche de notre F:. C:. R:., pratiquant l’Espéranto et nous ayant fait le plaisir de nous partager ce beau « morceau d’architecture » lors d’une de ses visites régulières dans notre atelier.
« Respektinda majstro, miaj tre karaj fratoj en viaj notoj kaj kvalitoj, libereco, Egaleco, Frateco. Tiuj tri nomoj estas konata de ĉiu framasono. Tiu Estas unu basa de la framasonismo. Ni volas disvastigi la transmititajn ideojn, portita per tiuj tri vortoj. La libereco de la penseo, de la vivo, de la homo. La Egaleco. En niaj loĝoj, ne gravas la socian pozicion, ne gravas nian pozicion en la loĝo, ne gravas nian aĝon, ni estas egala. Frateco. Ni helpas frato kiu havas problemojn, kiu petas helpon ».
Liberté, égalité, fraternité. Ces trois mots ont nourri bon nombre de planches. Je ne vais pas en faire une énième sur la signification et le symbolisme de ces mots. Je vais cependant tenter de démontrer que ces concepts ne sont pas établis et que l’espéranto peut être un outil nous permettant de les faire apparaître dans nos sociétés.
Notre temple est-il bien bâti ? Est-il temps pour le maître de quitter les lieux ? Nos trois portes, sous les sigles de la liberté, de l’égalité et de la fraternité se présentent à nous. La première porte est celle de la liberté. Elle nous est chère cette liberté. Liberté de penser, liberté d’agir, liberté de croire. Mais suis-je réellement libre ? Lorsque nous avons été compagnon, nous le restons toute notre vie. Nous voyageons, nous découvrons d’autres rites, d’autres frères. Vous sentez-vous libres de voyager où vous le voulez ?
N’avez-vous jamais ressenti la barrière de la langue ? Même pour ceux d’entre vous qui parlez l’allemand ou l’anglais, vous sentez-vous vraiment à l’aise dans une loge germanophone ou anglophone ? Pouvez-vous vous exprimer aussi efficacement qu’en votre langue maternelle ? Et quid des autres langues ? La langue anglaise actuellement utilisée comme langue internationale n’est pas la panacée. Combien ai-je vu de personnes, ayant des choses très intéressantes à exprimer, se taire parce qu’elle ne maîtrisait pas la langue ? Face à ce constat, qui résonne comme un coup porté, je vacille et m’écarte de la porte. Cette liberté ne serait-elle donc pas si glorieusement acquise ?
Il nous faut une autre porte d’entrée. L’égalité. L’égalité est un des fondements de la Franc-maçonnerie. Quelle que soit notre situation sociale, professionnelle, quels que soient nos degrés et fonctions au sein de notre loge, nous nous sentons tous égaux. En tant que frère, nous écrivons des planches, nous débattons sur des sujets divers et passionnants. Le français est une langue fabuleuse. Elle contient des richesses et des finesses acquises par son histoire. Son usage, par des écrivains talentueux, est semblable à des tableaux riches de paysages et de couleurs. Cependant, le français a été conçu dans le but de diviser. Sa finesse sert à distinguer les représentants de la haute société des paysans et artisans. Ceux qui ont le temps de l’étudier de ceux qui ne peuvent que l’utiliser dans la vie de tous les jours. L’apprentissage d’une langue étrangère ajoute à l’inégalité. Elle est coûteuse en temps et en argent. Comment sentir l’égalité habiter nos temples et nos sociétés lorsque nos frères les plus nécessiteux ne peuvent se frotter à la diversité des peuples à cause de la barrière de la langue ? Au seuil de cette deuxième porte, l’égalité nous porte un coup qui nous fait vaciller encore plus fort.
Présentons-nous à la troisième et dernière porte, celle de la fraternité. Elle porte tous les espoirs de la maçonnerie. Malgré ce manque de liberté et d’égalité, nous pouvons compter sur la fraternité pour nous serrer les coudes et surmonter les obstacles. Mais comment vivre cette fraternité ? Est-ce en se limitant à ses proches et en laissant tranquille ceux que je ne comprends pas, en espérant qu’ils me laissent aussi tranquille ? Ou est-ce en s’interrogeant sur l’autre, en étant curieux de toutes ces choses qui nous unissent et nous différencient ? Il est facile d’être frère avec ceux qui nous ressemblent (quoi que… je ne sais pas si je supporterais un type comme moi…). Soyons frères avec ceux qui partagent notre culture, nos goûts, nos tendances politiques. Ce frère en désaccord avec moi, je le laisse, je ne veux pas me brouiller avec lui. Que dire encore de ce frère qui ne parle pas ma langue ? Pourquoi ferais-je l’effort d’aller vers lui alors que lui ne viens pas vers moi ? La fraternité que nous aimons mettre en avant, nous habite-t-elle vraiment ? Nous donnons- nous vraiment les moyens de cette fraternité ? Allons-nous vraiment à la rencontre de l’autre ?
J’étais déjà ébranlé dans mes certitudes. Ce dernier coup m’achève. Liberté, égalité, fraternité, j’en suis loin. Il faut beaucoup marcher, beaucoup chercher, beaucoup de travail sur soi-même pour bâtir ces idéaux.
Au loin, j’entends une histoire. Celle d’un enfant dans les années 1870. Bialystok, une ville polonaise, abritait une grande diversité d’ethnies, de religions et de langues. Dans ces années 1870, un jeune garçon, du nom de Ludovik Zamenhof, s’interrogeait. Son père étant un érudit des langues, il se convainquit que les tensions qu’il observait étaient dues à l’incompréhension qui régnait dans un peuple aussi diversifié. Il se mit donc à imaginer une langue qui unirait les peuples. Elle n’appartiendrait à personne et à tout le monde, à aucune nation dominante ni aucune ethnie. Elle se devait d’être neutre et sans lien avec aucune nation. En 1887, alors qu’il avait 28 ans, il publia en langue russe le manuel « Langue internationale » qui établit les bases de la langue. La même année, des traductions françaises, allemandes et polonaises sont publiées.
En 1905, se déroule la première réunion internationale d’espéranto. Ce fût un succès. L’espéranto a été tout de suite et très facilement utilisée par tous les participants. Histoire dans l’histoire, plusieurs frères se sont reconnus lors de cette convention. Ces frères se réunirent à plusieurs reprises jusqu’en 1913 à Berne où ils instituèrent leurs réunions sous la forme de la « Universala Framasona Ligo ». Mais qu’ont trouvé ces frères dans cette langue pour qu’ils s’y engagent ? Que peut apporter l’espéranto à la franc-maçonnerie ? L’espéranto a-t-il des buts communs avec la franc-maçonnerie ? Quelles sont ses particularités qui en font une langue si intéressante ?
La première est la régularité. Cette langue ne souffre d’aucune exception. Une règle apprise est valable dans tous les cas. Cette seule particularité suffirait à faire de cette langue une des langues les plus simples et des plus rapides à apprendre. Cependant, il y en a d’autres plus étonnantes.
Le rapport entre l’écrit et l’oral est juste et parfait. Tous les sons s’écrivent, et ne s’écrivent que d’une seule manière. Toutes les lettres se prononcent et ne se prononcent que d’une seule manière. Songez à notre brave langue maternelle, le français. Combien de façons avons-nous d’écrire le son « an » ? Sur Wikipédia, sous l’article « Liste des graphies des phonèmes du français », on découvre que ce son peut s’écrire d’une trentaine de façon différentes (‘aans’, ‘am’, ‘amp’, ‘amps’, ‘ant’, ‘aon’, ‘e’, ’em’, …) ! En fait, en français, nous avons 34 sons différents (phonèmes) que l’on peut écrire de plus de 140 façons différentes. À ceux qui rétorquent que l’anglais est plus facile, je répondrai qu’en anglais, il y a 62 sons différents (c’est déjà plus difficile), qui peuvent s’écrire de plus de… 1120 façons différentes. En revanche, l’italien a, lui, 28 phonèmes avec 33 graphèmes. L’espéranto a 28 graphèmes et 28 phonèmes. Il est difficile de faire mieux.
La transparence grammaticale. Qui n’a jamais pesté sur la grammaire (mis à part les passionnés de grammaire). À quel temps est cette phrase, où est le COI, comment différencier un adjectif d’un adverbe (au fait, c’est quoi un adverbe…) ? Dans les langues ethniques, la grammaire a été inventée a posteriori. L’usage existait déjà lorsque la nécessité d’établir des règles s’est fait sentir. La grammaire est donc une construction artificielle instaurée a posteriori. Pas de surprise qu’elle soit donc si illogique. En espéranto, la forme du mot indique sa grammaire. Un petit exemple s’impose. Tous les noms finissent par la lettre « o » et tous les adjectifs par « a ». Le mot désignant le nom « beauté » est « belo ». Quel est l’adjectif de ce mot ? Comment caractériser quelqu’un qui possède cette qualité ? En espéranto, on change la lettre terminale, passant de « belo » à « bela ». Le cheval est « ĉevalo », son adjectif est donc : « ĉevala ». Et en français ? … Équin, chevalin ou hippique, selon ce que l’on veut représenter.
La dernière particularité que je vais vous exposer est celle du caractère agglomérant de cette langue. Il est tout à fait possible, à partir de racines de mots connus, d’en inventer de nouveaux. C’est non seulement possible, mais juste dans tous les cas. Seule la logique est la règle. Par exemple, si vous connaissez le mot désignant le cheval « ĉevalo » et le féminin « ino », vous connaîtrez la jument, « ĉevalino ». Si vous connaissez le mot désignant le lieu, « ejo », vous connaîtrez l’écurie : « ĉevalejo ». Si vous connaissez le mot désignant la descendance, « ido », vous connaîtrez le poulain : « ĉevalido ». Maintenant, si je vous donne le mot désignant le bovin, « bovo », vous saurez traduire la vache, « bovino », l’étable « bovejo », et le veau « bovido ». De la même manière, quelle est la différence entre une chaise et un fauteuil ? Si je vous donne la traduction en espéranto, vous trouverez la réponse : seĝo pour la chaise et brakseĝo pour le fauteuil. Vous avez trouvé ?
Je vous ai présenté au début de cette planche une petite réflexion sur les idéaux maçonniques que sont la liberté, l’égalité et la fraternité. Je viens de vous présenter les principales caractéristiques de l’espéranto. Mais comment ces caractéristiques peuvent-elles aider à bâtir ces idéaux ?
Une année d’apprentissage de l’espéranto équivaut à 10 ans d’apprentissage de l’anglais ou de l’allemand. Quelle liberté nous éprouverions, si, lors de nos voyages, nous étions assurés de rencontrer des frères parlant une langue commune que l’on maîtrise comme sa langue maternelle ! Je ne propose pas d’imposer à tous d’apprendre l’espéranto, ce serait contraire à ce principe de liberté que l’on entend défendre. Cependant, la liberté ne s’est jamais acquise passivement. Elle se gagne, souvent à la sueur de notre front. L’espéranto serait ici un outil permettant d’acquérir une liberté nouvelle, avec moins d’efforts, une liberté à laquelle on n’avait peut-être jamais rêvé auparavant. Partir à la rencontre d’autres frères aux origines, cultures et langues totalement différentes et pouvoir partager avec eux infiniment plus que des mots courtois. En quoi l’espéranto peut-il nous aider à être plus égaux ?
De la même manière, moins de temps pour apprendre une langue implique qu’elle est accessible à plus de personnes, que les inégalités sociales sont atténuées, mais aussi les inégalités intellectuelles. Nous ne sommes pas tous des champions en langue. Fraternité ? Je suis persuadé que des échanges plus fréquents, moins bloqués par la peur ou le manque de motivation d’apprendre la langue de l’autre, ne peuvent qu’augmenter la fraternité que l’on ressent pour notre frère étranger ou allophone. Pensons à nos frères suisses alémaniques. Sommes-nous vraiment proches d’eux ? Nous devons passer par des traductions ou des traducteurs pour pouvoir communiquer avec eux. Est-ce là la fraternité ?
L’espéranto n’est pas une baguette magique, elle n’est pas une solution aux problèmes exposés. Cependant, elle est un outil précieux permettant de démultiplier les effets des efforts que l’on fournit. Elle est ce point d’appui permettant à notre volonté et travail d’améliorer notre vécu de la liberté, de l’égalité, de la fraternité et, pourquoi pas, d’améliorer les échanges au sein de la FM, et faire que le flux des idées, des travaux, puissent parcourir ce corps de manière plus fluide et efficace.
L’espéranto, par ses différents caractères de fraternité, d’égalité et de liberté, ne pourra en effet que séduire les frères désireux de s’unir par delà les frontières, par delà les murs linguistiques et culturels. Cette langue est vectrice de paix, d’encouragement à la découverte de l’autre, de « dénombrilisation ».
Mon rêve ? Que dans chaque pays, chaque région, au moins une loge espérantophone voie le jour, afin que se réunissent régulièrement les frères désireux d’expérimenter cette voie. Je suis persuadé qu’en Suisse, cette expérience pourrait être très instructive et salutaire pour enfin combler ce Röstigraben qui, s’il nous fait rire de temps en temps, c’est d’un rire jaune qui nous fait regretter de nous sentir si loin de nos frères voisins.
Respektinda majstro, mi diris.
F:. C:. R:.


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